Je lis, tu lis, il lit, nous lisons, vous auriez pu lire, ils auraient du lire

Publié le par Craponne à Venir

Chaque année, des élections au Conseil Municipal Enfants, sont organisées par la mairie pour les élèves de CM1 et CM2 des quatre écoles de Craponne.  20 jeunes conseillers municipaux sont ainsi élus pour une ou deux années scolaires. Ils se réunissent tous les mois et travaillent sur différents projets. Cette année, les enfants avaient proposé la mise en place de "boîtes à livres" dans Craponne, en particulier devant la Médiathèque. Mais leur projet a été refusé...

Lorsque j'ai appris que les enfants du Conseil Municipal Enfants puis les jeunes du Conseil Consultatif des Jeunes de Craponne (CCJ) proposaient de créer une "Boîte à livres" (ou boîte à lire), avant de participer à l'expérience enthousiasmante de la bourse des livres, je fus étonné que cela n'existe pas déjà. Je ne soupçonnais pas que quiconque s'opposerait à cette initiative dont j'aurais été fier d'être l'auteur.
Mais je suis naif. Si les livres peuvent être des vecteurs de la culture, ils peuvent aussi convoyer la pire propagande. La municipalité ne s'y est pas trompée en mettant un hola sans appel au projet : on ne peut courrir le risque de perdre le contrôle des idées qui pourraient submerger les consciences malléables de notre jeunesse vulnérable !
Je reste cependant dubitatif. N'est ce pas illusoire de vouloir protéger les jeunes des idées subversives? Est-ce vraiment ce que l'on veut, d'ailleurs, ou ne préféreraient-on pas leur donner les moyens de prendre du recul par rapport à la pluralités des idées auxquelles ils sont confrontés?

Les jeunes Craponnois du Conseil Municipal Enfants (CME) avaient organisé une bourse d'échanges de livres pour les jeunes de 0 à 12 ans, qui avait en quelques heures vus des centaines de livres changer de mains. La proposition de reconduire l'opération l'an prochain allait de soi, mais les jeunes du CME avaient auparavant lancé une idée révolutionnaire: installer une Boîte à livres devant la médiathèque. Chacun pourrait librement venir y déposer les bouquins qu'il avait fini de lire, qu'il avait aimé et qu'il avait envie de partager ... et y prendre des livres que l'un de ses camarade aurait avant lui remis en liberté. C'est simple, c'est collaboratif, ... et ce n'est pas cher. Il suffit de construire une sorte de petite bibliothèque protégeant ses hôtes temporaires, et un responsable veillerait à ce que le dépôt reste bien tenu.

Rien de très original, en fait, puisque le concept est né il y a plus de dix ans dans les pays anglo-saxons. Le principe du "bookcrossing", tel qu'on l'appelle en Anglais, est de "libérer" un livre, pour que quelqu'un d'autre s'en saisisse, le déguste, ... puis le libère à nouveau. Les livres parcourent ainsi de mains en mains de longues chaînes qui peuvent même traverser les océans au gré de leurs porteurs temporaires. Les livres peuvent être relâchés puis repris n'importe où, à l'abribus, ou sur un banc. Un site web, BookCrossing.com permet, pour les livres qui y sont enregistrés, de suivre le parcours de ces vagabonds, et pour les livres voyageant anonymement on peut imaginer les lecteurs qui nous ont précédés, et ceux qui nous suivrons. C'est aussi une forme de lien social. En France, à Lyon, les boîtes à lire fleurissent sur nos trottoirs et connaissent une popularité croissante. S'il n'y en a pas encore à Craponne, il y en a dans les communes voisines (les municipalités n'y sont pas aussi vigilantes qu'ici!). Une rapide recherche sur internet permet de les localiser. Cette forme de partage attire les sympathies, et les commentaires dans les forums internet qui sont presque unanimement élogieux (la municipalité de Craponne doit décidément être louée pour sa perception unique d'un problème qui avait échappé à tous). Sans aller aussi loin que la censure craponnoise, on peut sourire de la mésaventure d'une Parisienne qui en Janvier dernier s'était vue infliger une amende de 68 € pour "dépôt d'ordure" par une brigade "anti-incivilité" après avoir déposé un livre. L'amende fut heureusement annulée, et la ville s'excusa par un tweet: "Paris aime les livres et encore plus ceux qu'on partage".

La circulation des livres a de tout temps été un sujet délicat. Même avant l'invention de l'imprimerie vers 1450. Un livre est "édifiant" s'il sert les desseins de l'Autorité, mais il est "hérétique" s'il s'y oppose. C'est souvent un outil de propagande, et son contenu doit toujours faire l'objet d'une lecture critique. La censure soustrait les écrits hérétiques, ou subservifs. C'est parfois un instrument politique, utilisé pour étouffer l'opposition. Ou lorsqu'elle est appliquée en toute bonne foi, elle sous entend tout au moins que le lecteur ne saurait pas faire la part des choses, et lorsque le présomptueux censeur se fourvoie, elle bride le progrès. La liberté, quant à elle, s'appuie sur la confiance dans le discernement des citoyens.

Mes lectures enfantines m'ont certainement influencé. Lorsque j'apprenais à lire avec "Oui Oui et la gomme magique", ou que je m'identifiais à François du "club des cinq", je n'étais pas conscient des notes clairement misogynes et un peu racistes des livres d'Enid Blyton. Je ne suis pourtant aujourd'hui ni raciste, ni sexiste. Faisons donc confiance aux petits Craponnois et à leurs parents pour trouver les clefs pour maîtriser le monde dans lequel nous vivons, sans leur dissimuler la terrible réalité du monde de Martine.

Si j'étais aujourd'hui l'un de ces jeunes, je fomenterais une manifestation devant la Mairie. Nous brandirions des placards proclamant l'article 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789: "La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme". On veut une Boîte à Lire devant la médiathèque. Craponne aime t'il les livres et le partage? A la mairie de le prouver...



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